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Comment définissez-vous « Epouse-moi! » ?
Patrick Alluin: C'est une comédie musicale. On raconte une histoire avec les outils du théâtre, mais lorsque l’émotion submerge les personnages, le chant se substitue au dialogue. Cela dit, c'est une forme assez sophistiquée de comédie musicale à la fois dans sa structure, avec des chansons couplets-refrains classiques, de longues scènes musicales, des récitatifs, des quatuors, mais aussi dans son thème qui est très introspectif. Le résultat est une pièce tragi-burlesque en musique. C'est assez inédit en France, mais notre premier but, c'est de surprendre.
Pouvez-vous situer le spectacle par rapport aux comédies musicales du moment ?
Camille Turlot: C'est « Notre Dame de Paris » qui a amené le grand public vers la comédie musicale. Aujourd'hui, il est désormais habitué à cette forme de grand spectacle qui repose sur le visuel, la puissance vocale et sur des histoires épiques et métaphoriques. On lui propose, ici, de s'attacher à une forme intimiste de théâtre musical, à des personnages modernes et urbains qui fument, se disputent, font l'amour et boivent du café tout en vivant avec intensité les moments charnières de leur existence. Cela-dit, nous attachons, nous aussi, une grande importance à l'aspect visuel du spectacle et à la qualité du chant, même si c'est dans un tout autre registre.
Vous n'avez pas peur, justement, de rester dans l'ombre de ces gros spectacles ?
Eric Szerman: C'est vrai qu'on ne fait pas le poids en terme de budget. Mais c'est aussi comme cela que nous avons eu la liberté de créer le spectacle tel qu'on le désirait et sans aucune contrainte extérieure. Pour le reste, le manque d'argent pousse à la créativité que ce soit dans le domaine artistique ou dans le domaine de la communication. Nous mettons en place, par exemple, un espace web de rencontre entre les personnages de la pièce et les spectateurs. Ainsi, ils peuvent communiquer sur divers sujets avec Mme Pelbod ou Rosemarie. Nous créons une vie au-delà des représentations.
Comment vous est venue l'idée d' « Epouse-moi! »?
ES: En regardant « Six Feet Under ». Le principe de la série, où les obstacles psychologiques deviennent le moteur de l'action, nous plaisait énormément. Nous aimions aussi les ruptures de ton, le style à la fois drôle et dramatique avec lequel les situations sont décrites. Ca nous a beaucoup inspirés.
CT: On est aussi parti du postulat du « Conte de Noël » de Charles Dickens où l'inconscient du personnage est traité sur le mode fantastique (ce qu'on retrouve également dans « Six Feet Under »). Scrooge, le personnage principal y est confronté à trois temporalités personnalisées par les fantômes du passé, du présent et du futur. C'est de là qu'est venue l'idée de la séquence d'ouverture d' « Epouse-moi ! » où Alex est assailli par trois mariées chantant « J'étais, je suis, je serai toujours là pour toi », et qui conditionne la structure du reste de la pièce.
On adhère très facilement à cette structure pourtant complexe. Comment avez-vous fait pour ne pas perdre le spectateur en route ?
ES: La comédie musicale est avant tout un vecteur d'émotions. Nous avons d'abord cherché à créer des personnages auxquels les spectateurs puissent s'identifier, des personnages qui les fassent rire, pleurer ou qui les surprennent. La musique est un élément de plus qui conduit à un rapport direct au personnage. Elle fournit une émotion primaire, loin de tout intellectualisme.
PA: A partir de là, si le spectateur est conquis par les personnages qu'on lui présente, il est prêt à accepter toutes les formes de narration possible. Cela-dit, ça a été un gros travail de déterminer comment on allait passer d'une temporalité à une autre. Parfois, un effet de lumière ou une note de musique suffisent, parfois il faut passer par les costumes ou les accessoires pour marquer le temps, parfois il faut l'expliquer dans le texte. En même temps, il ne faut pas être trop explicatif. On s'y est repris à plusieurs fois avant d'arriver au résultat final. C'était compliqué mais aussi très ludique.
Justement, vous avez attaché une grande importance aux costumes dans un contexte visuel volontairement minimaliste. Pourquoi ?
PA: C'est par les costumes qu'on pouvait définir le plus précisément la nature des personnages et des situations. Il y a dans le spectacle des scènes réalistes et contemporaines, des séquences qui appartiennent au passé, d'autres au futur et d'autres, enfin, qui sont complètement fantasmées. Nous avons eu l'énorme chance de rencontrer Alain Blanchot qui a eu tout de suite un coup de foudre pour notre travail.
ES: Alain a beaucoup travaillé sur des spectacles baroques, et en particuliers « Le Bourgeois Gentilhomme » dans la mise en scène de Martin Faudreau dont on a beaucoup parlé. « Epouse-moi! » était l'occasion pour lui de « s'éclater » dans quelque chose de contemporain et d'extraverti. Il a parfaitement su mettre en relief les différents climats de la pièce et lui a apporté une note rétro et profondément glamour, quelque part entre la série « Desperate Housewives » et « My Fair Lady ».
Vous créez, aujourd'hui, le spectacle au Méry. Combien de temps vous a pris la préparation ?
CT: Eric et moi avons passé plusieurs mois à discuter du projet et à confronter nos univers. Moi, je ne connaissais rien aux comédies musicales. J'ai fait des études de philo, puis j'ai démarré comme auteur-compositeur. Je voulais plutôt m'orienter vers la chanson française. Mais il se trouve que j'aime aussi beaucoup le théâtre et qu'écrire une comédie musicale me permettait d'allier tout ça. Eric, lui, a étudié la comédie musicale à New York.
ES: J'avais eu un grand choc en découvrant « Les Misérables » d'Alain Boublil et Claude Michel Schönberg. J'ai, d'ailleurs, eu l'occasion de rencontrer ce dernier qui m'a beaucoup soutenu dans mes premiers projets. Je rêve depuis toujours d'écrire des comédies musicales. Avec Camille, j'ai trouvé le partenaire idéal. Je suis quelqu'un de passionné qui aime les grandes émotions. Camille est plus réfléchi. Il a un sens de l'absurde et de la dérision qui contraste bien avec ma façon de composer. Il y a un an, nous avions quelques chansons et un synopsis. C'est là que nous nous sommes tournés vers Patrick. Nous avions vu « Psycholoblues », qu'il avait mis en scène. C'était vraiment monté comme une comédie musicale, un peu dans l'esprit Off-Broadway des spectacles que j'avais pu voir à New York.
PA: Je peux dire qu'il s'agit d'une vraie rencontre artistique. Je suis, moi-même, fou de comédie musicale mais je n'avais pas encore trouvé le moyen de l'exprimer. Eric et Camille ont une approche du genre profonde, moderne et très émotionnelle. J'ai adhéré tout de suite à la pièce et on s'est lancé sans réfléchir. Nous avons d'abord monté une demi-heure, puis une heure, puis un bout à bout complet. Chaque fois, les retours étaient très bons mais nous voulions attendre d'être sûrs que ce que nous proposions était à la hauteur de ce que nous avions imaginé. Nous avons rencontré le directeur du Méry en juin dernier et nous y voilà aujourd'hui.
Pour finir, qu'est-ce que vous avez voulu exprimer avec « Epouse-moi! » ?
ES: L’important, à mes yeux, était de montrer que l’on ne peut aimer l’autre que lorsque l’on s’accepte soi-même. En somme, c'est une pièce sur l'amour. L'amour sous toutes ses formes. Avec ce spectacle, nous espérons émouvoir et divertir un public le plus large possible et qu'il sorte plein d'espoir de la représentation.